A l’heure où Christophe Colomb débarquait sur l’île Hispaniola, l’art des indiens Arawaks et Taïnos régnait déjà à travers les symboles de leurs croyances religieuses, d’ailleurs prétendus à l’origine des vévés, éléments tracés au sol lors des cultes vaudous.
Cependant, il semble que la peinture haïtienne prend son véritable envol après l’indépendance en 1804. C’est à cette date historique que le roi Henri Christophe instaure l’Académie Royale de Peinture au Cap Haïtien, où il sollicite notamment le peintre anglais Richard Evans pour enseigner. Dès lors, une multitude d’académies et d’écoles d’art émergent, comme l’Ecole d’Art de Port-Au-Prince en 1816 fondée par le président Pétion, ou l’Académie de Peinture et de Sculpture créée par l’artiste haïtien Lochard en 1880. Les thèmes du vaudou et de l'histoire prédominent dans la peinture haïtienne, en particulier sous l'empereur Soulouque entre 1830 et 1860. Toutefois, il est à préciser qu’au XIXe siècle, elle reste influencée par le style européen, importé par les riches familles blanches et véhiculé par les innombrables copistes. Il faudra attendre les années 1930 et surtout 1940 pour apercevoir les prémices d’une identité artistique haïtienne proprement dite.
L’arrivée de l’aquarelliste américain Dewitt Peters en Haïti marque un tournant artistique important. En ouvrant le Centre d’Art de Port-Au-Prince en 1944, il enseigne l’art moderne aussi bien à l’élite intellectuelle qu’aux autodidactes, à qui il offre une réelle chance d’exprimer leur créativité.
C’est ainsi que l’art dit « naïf » haïtien voit le jour : couleurs vives en aplat, sujets populaires, paysages florissants, religion et scènes de vie, dont Saint Brice et Hector Hyppolite, prêtres vaudou, André Pierre ou Philomé Obin en sont les acteurs principaux. L'apparition de ce nouvel art suscite l'admiration de nombreuses personnalités, dont Aimé Césaire, Jean-Paul Sartre et André Breton.
En 1951, la décoration murale de la cathédrale épiscopale de la Sainte Trinité de la capitale confiée à de nombreux peintres populaires tels Rigaud Benoît, Philomé Obin, ou Préfete Duffaut, propulse l’art haïtien à son apogée. Dès lors, les touristes affluent et se ruent sur les tableaux des peintres naïfs, lesquels exposent dans les plus grandes galeries de New York ou de Paris.
De l’école naïve découle un delta artistique des générations suivantes, où l’Ecole du Cap Haïtien fondée par Obin ou l’Ecole de Jacmel créée par Duffaut développent de nouvelles techniques. Par exemple, l’œuvre de cette dernière omet toute notion de gravité en confondant uniformément ciel et terre.
On remarque également la prépondérance des thèmes animaliers et végétaux. D’autres peintres comme Bernard Sejourné et Jean René Jerome, puis Philippe Dodart et Emilcar Similien se réclament d’une autre école : celle de la Beauté, dont l’esthétisme vise à honorer la grâce et l’élégance de la femme sous un prisme surréaliste.
Ainsi, il fait perdurer la tradition de l’art dit « bosmétal », caractérisé par des éléments décoratifs sur fer forgé, ou matériaux de récupération, bidons de fuel, etc., toujours d’inspiration vaudou. En effet, les Loas, esprits vaudou, prêtres et vévés sont les éléments religieux les plus récurrents, avec les musiciens de Rara (musique vaudou), auxquels s’ajoutent d’autres thèmes non moins importants : scènes de vie, fioritures fantastiques, éléments végétaux ou références politiques.
Au début des années 1970, un nouveau mouvement artistique marginal, appelé Saint-Soleil, émerge à Soisson-la-Montagne, à l’est de Port-Au-Prince. A l’initiative des peintres Jean-Claude Garoute (Tiga) et Maud Robart, ce courant rassemble toute une communauté d’artistes ruraux autodidactes, dont la volonté de démarcation de l’école naïve – semble-t-elle enlisée dans une perspective commerciale – et de création les amène vers un art imaginaire unique, profondément ancré dans le vaudou. De grands artistes se révèlent comme Paul Dieuseul ou Prospère Pierre-Louis, dont les œuvres font allusion au surnaturel religieux, avec les visages des esprits souvent entourés d’animaux et des symboles d’offrandes, sur des motifs extrêmement riches et colorés.
Cette singularité attise notamment la curiosité d’André Malraux qui, de retour d’Haïti, consacre tout un chapitre élogieux sur l’art haïtien dans son ouvrage L’Intemporel en 1976.
Il épilogue notamment sur le courant Saint-Soleil : « Les peintres de Saint-Soleil parlent une même langue inconnue [...] Chaque tableau était manifestement aléatoire [...] Peu de tachisme. Un chromatisme intense, parfois terreux comme chez les peintres Vaudou, Hyppolite et Saint Brice.».
Ainsi, plusieurs courants artistiques cohabitent et prospèrent en Haïti, dans un vivier artistique populaire des plus créatifs, plus que jamais d’actualité. En effet, la peinture haïtienne d’aujourd’hui y est à la croisée des styles naïf, impressionniste, brut, abstrait, figuratif, hyperréaliste, surréaliste ou irréaliste. La sculpture s’avère tout autant foisonnante, qu’elle soit sur fer, bois, terre, pierre, argile, papier mâché ou matériaux de récupération. A l’instar de la peinture et du bosmétal, les sujets abordés par les sculpteurs, comme Jean Salomon Horace, Lionel Saint Eloi, Joseph Nacius, Camille Jean Nasson, sont souvent en corrélation avec la religion, la politique, la nature ou l’humanité. De plus, nombreux sont les artistes multidisciplinaires, qui conjuguent peinture avec sculpture, arts plastiques, poésie, théâtre ou musique, comme Lionel Saint Eloi ou Mario Benjamin, singulier contemporain.
De ses fructueux voyages en Haïti, Malraux gardait en mémoire un peuple de peintres extraordinaires, aujourd’hui on peut dire que l’île surabonde d’artistes, dont les œuvres, bien que de styles différents, communient en un point qu’est l’identité artistique du pays. Omniprésente sur les murs, les tap-taps, les ateliers, les galeries ou les expositions, elle reflète sans conteste la plus grande richesse de l’Ayiti tant Chérie, jamais dispensée de son succès mondial.